À 27 ans, Étienne Delannoy est mareyeur à Boulogne-sur-Mer. Originaire de la campagne lilloise et fils d’agriculteur, rien ne le destinait pourtant à faire carrière dans la pêche. Près de dix ans plus tard, il a trouvé dans la filière pêche un univers familier : des producteurs passionnés, une forte culture de terrain, des relations fondées sur la confiance et une capacité d’adaptation permanente.
De l’agriculture à la pêche, un passage presque naturel
Chez les Delannoy, on cultive l’endiveet les céréales. Son père est agriculteur, son frère a repris l’exploitation familiale. Étienne Delannoy, lui, prend une autre route. Lorsqu’il arrive à Boulogne-sur-Mer, ce n’est pas la pêche qui l’attire d’abord, mais le basket. Recruté par l’équipe locale, il s’installe dans la ville tout en poursuivant un master en management à Lille.
C’est en tant qu’agent de bateau chez UniPêche, d’abord en alternance, qu’Étienne Delannoy découvre véritablement la filière. Il fait le lien entre les marins-pêcheurs et le commerce, et prend en charge une multitude de besoins autour du navire, de la logistique aux démarches administratives. Une façon de permettre aux marins-pêcheurs de rester concentrés sur le cœur de leur métier : pêcher.
Le jeune homme y retrouve immédiatement certains repères de son enfance. Pêcheurs et agriculteurs ont en commun cette dépendance aux éléments et à une ressource naturelle. Météo, vent, pluie, état de la mer : des paramètres qu’il faut sans cesse observer et auxquels il faut savoir s’adapter. Il reconnaît aussi chez les professionnels de la pêche des caractères qui lui sont familiers : des femmes et des hommes passionnés et profondément attachés à leur métier.
Après six ans chez UniPêche, Etienne Delannoy souhaite découvrir un autre maillon de la filière et prendre davantage de responsabilités, sans quitter Boulogne-sur-Mer ni cet univers auquel il s’est attaché. Le rachat d’une société de mareyage par le groupe WATTEZ lui en donne l’occasion. Il rejoint alors Régal Marée ; son ancien employeur devient alors l’un de ses fournisseurs.
Un métier qui s’apprend sur le quai
Étienne Delannoy possède un bac +5, mais c’est surtout par la pratique que son apprentissage du mareyage s’est fait. « Ce genre de métier s’apprend sur le tas. Il n’y a rien de mieux que d’être sur le quai tôt le matin, d’aller en criée, de discuter avec tous les maillons de la filière. Je trouve que c’est comme ça qu’on se forme. » Ses études lui ont apporté des compétences en management et en gestion. Mais pour comprendre le poisson et ceux qui le font vivre, rien ne remplace l’expérience du terrain.
À Boulogne-sur-Mer, la confiance tient une place essentielle. Étienne Delannoy décrit un univers de poignées de main, d’accords oraux et de relations qui se construisent dans le temps. Il parle d’ «intelligence situationnelle » : il faut savoir comprendre son environnement, ses codes et ses interlocuteurs.
Le mareyeur est justement placé au cœur de ces échanges. Il achète le poisson auprès de la criée ou des agents de bateau, avant qu’il ne soit préparé selon les besoins des clients puis orienté vers différents circuits de distribution. En amont, il échange avec les producteurs ; en aval, avec les acheteurs et donc, indirectement, avec les consommateurs.
« De mon point de vue, je pense que nous sommes tous interdépendants », résume-t-il. Cette position donne à chacun une vision assez large de la chaîne, du bateau jusqu’au rayon ou à l’assiette.
Boulogne-sur-Mer, un écosystème vivant et exigeant
Cette proximité entre les acteurs constitue, à ses yeux, l’une des grandes forces de Boulogne-sur-Mer. À Capécure, quartier économique de la ville, se côtoient pêcheurs, agents de bateau, mareyeurs, transformateurs et transporteurs. Chacun dépend des autres pour que le produit puisse quitter le bateau, être travaillé puis rejoindre rapidement ses différents débouchés.
Le secteur demeure riche en possibilités. Les besoins existent dans les ateliers, le filetage ou encore les services commerciaux. Dans des PME où la polyvalence est fréquente, un jeune professionnel peut rapidement toucher à plusieurs domaines et gagner en responsabilités.
Son propre parcours en est l’illustration. Après un master, il aurait pu choisir une autre voie. Il a préféré rester dans la pêche, séduit par la variété des missions, la proximité avec le terrain et les perspectives offertes à ceux qui ont envie de progresser.
« Chérir le poisson » et transmettre aux générations suivantes
À 27 ans, Étienne Delannoy se sent pleinement appartenir à une nouvelle génération de professionnels. Une génération qui, dit-il doit composer avec une réalité devenue incontournable : les ressources naturelles ne sont pas infinies.
Il évoque les changements observés par les marins-pêcheurs eux-mêmes, avec des captures parfois moins importantes qu’autrefois. Pour le mareyeur, cette évolution oblige toute la chaîne à réfléchir autrement : « On n’est plus dans une économie d’abondance comme on a pu l’être. On est sur une économie de rareté. Et quand on a compris ça, il faut chérir le poisson. »
« Chérir » le produit signifie notamment mieux le valoriser, réduire les pertes et les rejets, optimiser la transformation et réfléchir aux consommations d’eau et d’énergie.
Mais l’avenir se joue aussi dans la transmission, par les femmes et les hommes. Étienne Delannoy estime que la filière ne raconte pas encore suffisamment ses métiers et leurs évolutions. Il aimerait qu’elle donne davantage envie aux jeunes de franchir la porte des entreprises, tout en transmettant les savoir-faire accumulés au fil des décennies.
Lorsqu’il pense à la pêche, son attachement se présente sous la forme d’une image simple : celle des bateaux qui rentrent au port, tôt le matin ou le soir. Les moteurs, les mouettes, les marins qui s’interpellent, les caisses débarquées à toute vitesse, le patron qui répond à peine parce qu’il pense déjà à repartir en mer… Dans ces scènes, Étienne Delannoy retrouve un peu du monde agricole dans lequel il a grandi : des producteurs parfois bruts, toujours passionnés, et un écosystème à la fois solide et fragile.
Du chicon au poisson, le décor a changé. Mais pas les valeurs : le goût du travail concret, l’importance de la confiance, le respect des producteurs et cette responsabilité que la terre et la mer ont en commun : nourrir, tout en prenant soin de ce qui permet de le faire.