Face à l’accélération du développement de l’éolien en mer, la question n’est plus de savoir si les infrastructures verront le jour, mais comment elles pourront coexister avec les activités de pêche. En Méditerranée, le projet Fishwind, porté par l’Organisation de Producteurs SaThoAn, explore une voie encore peu empruntée : faire des marins-pêcheurs des acteurs de cette transition, en conciliant production d’énergie, activité économique et restauration fonctionnelle des écosystèmes marins. Explications avec Bertrand Wendling, directeur de l’organisation de producteurs.
Une transition qui ne doit pas se faire sans les pêcheurs
La transition énergétique globale progresse. En France, les objectifs de production d’électricité renouvelable passent désormais par un développement massif de l’éolien en mer. En Méditerranée, les trois premières fermes pilotes flottantes ont été installées. Dans quelques années, des parcs commerciaux beaucoup plus vastes occuperont plusieurs centaines de kilomètres carrés. Pour les pêcheurs, cette perspective soulève de nombreuses interrogations. “Les fermes pilotes à l’état de projet étaient relativement abstraites. Aujourd’hui, elles sont visibles en mer. Les pêcheurs les voient. Et surtout, les futurs parcs commerciaux représenteront des surfaces sans commune mesure”, explique Bertrand Wendling.
À l’horizon 2050, plusieurs milliers de mégawatts devraient être installés en Méditerranée, pouvant représenter jusqu’à plus de 1 000 km² de parcs éoliens. “La question n’est plus de savoir si les parcs verront le jour. Ils verront le jour. La vraie question est désormais de savoir comment les pêcheurs pourront y trouver leur place.”
Éolien posé, éolien flottant : deux réalités bien différentes
Tous les projets éoliens ne présentent pourtant pas les mêmes contraintes. Sur les façades Manche-Atlantique, les éoliennes sont majoritairement posées sur des fondations fixes. En Méditerranée, les profondeurs des sites identifiés (à plus de 12 milles nautiques des cotes) dépassent les 80 mètres et empêchent d’y installer ce type de structure. Les futures éoliennes seront donc flottantes, maintenues par plusieurs lignes d’ancrage reliées au fond. Cette différence est cruciale explique Bertrand Wendling : “Autour d’une éolienne posée, l’emprise est relativement limitée, se résumant peu ou prou au pylône si l’on vulgarise. Avec une éolienne flottante, les lignes d’ancrage occupent plusieurs centaines de mètres autour de chaque installation.”
Conséquence : les éoliennes flottantes entraînent une modification profonde de l’organisation de l’espace maritime et la certitude que certains métiers, comme le chalutage ou la palangre dérivante, deviennent beaucoup plus difficiles à pratiquer. Les enjeux de cohabitation diffèrent alors selon les territoires.
Des inquiétudes qui dépassent la seule pêche
“Les impacts environnementaux restent largement inconnus. Les fermes pilotes viennent seulement d’être mises en service et nous manquons encore de recul scientifique.” Les interrogations concernent aussi bien les poissons que les mammifères marins, les oiseaux, les crustacés ou encore les habitats sous-marins. Les inquiétudes sont d’ailleurs partagées par de nombreuses ONG environnementales dont la LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux).
Pour Bertrand Wendling, cette incertitude explique une partie des tensions autour du sujet, “on parle souvent d’opposition entre pêche et éolien. En réalité, beaucoup de questions restent ouvertes, au-delà de notre simple activité.” Pour la SaThoAn, c’est précisément là que se situe l’enjeu : plutôt que d’attendre que les règles soient fixées, participer à leur construction.
De l'opposition à la coactivité
C’est dans cette logique qu’est né Fishwind. Le projet part d’une question simple : comment permettre à la pêche de continuer à exercer dans ou autour des futurs parcs ?
Pour Bertrand Wendling, la réponse dépasse la simple coexistence : “Si les pêcheurs ne participent pas à la construction des projets, ils subiront les décisions prises par d’autres.”
La coactivité suppose au contraire de concevoir les conditions permettant à plusieurs usages de se déployer dans un même espace : définir les règles de navigation, identifier les métiers et les engins compatibles, garantir la sécurité des pêcheurs comme celle des navires de maintenance, mais aussi anticiper les effets environnementaux.
Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de savoir où installer les éoliennes, mais de penser dès aujourd’hui ce qui pourra se passer autour et entre elles.
Construire les solutions avant les infrastructures
L’une des spécificités de Fishwind réside ainsi dans sa méthode. Autour de la table se retrouvent des acteurs qui travaillent rarement ensemble. Représentants de la pêche, pêcheurs, développeurs éoliens, Ifremer, Université de Montpellier, École des Mines d’Alès, Office français de la biodiversité, Gestionnaire d’AMP et préfecture maritime et services de l’État.
Comment autoriser certains métiers de pêche à l’intérieur des parcs ? Quels engins pourront être utilisés ? Comment garantir la sécurité des pêcheurs et des navires de maintenance ? Quels suivis scientifiques mettre en place ? Comment concevoir d’éventuels récifs artificiels ? “Chaque atelier traite un sujet précis. L’objectif est que les solutions soient construites collectivement, et non décidées une fois les parcs installés.”
Fishwind est aujourd’hui dans cette première phase d’identification des verrous scientifiques, techniques et réglementaires avant de passer à l’expérimentation.
Pêcher dans un parc éolien : une hypothèse testée en conditions réelles
Cette expérimentation a déjà commencé sur un terrain très concret : celui de la navigation. Les équipes du Cepralmar partenaire du projet Fishwind ont recréé des parcs virtuels directement sur les systèmes de navigation des bateaux afin de tester différents métiers : filets, casiers, pots à poulpe, palangres de fond ou encore senne tournante. Les navires sont équipés de capteurs permettant de suivre précisément leurs déplacements et ceux des engins.
L’objectif n’est pas d’évaluer les captures. Il s’agit de démontrer qu’un bateau peut travailler dans un parc éolien sans compromettre sa sécurité ni celle des infrastructures. Ces essais doivent permettre, demain, d’aider les autorités maritimes à définir les règles de circulation et de pêche dans les futurs parcs. Les premiers enseignements de ces expérimentations seront présentés en novembre 2026 à l’occasion d’un Séminaire national consacré au projet de co-activité.
Cette réflexion se prolonge également à travers le développement d’un nouvel outil, l’application Fishwind Map qui suit en temps réel la position des bateaux et des engins de pêche au sein d’un futur parc éolien. Une donnée essentielle pour les exploitants des parcs, dont les navires de maintenance devront circuler quotidiennement entre les éoliennes.
Et si les parcs pouvaient aussi contribuer à restaurer les écosystèmes ?
Au-delà de la bonne intégration des activités de pêche, Fishwind explore le principe de restauration écologique active. Le but est de profiter des futurs espaces éoliens pour reconstruire certains habitats marins aujourd’hui disparus ou dégradés. « Nous voulons utiliser ces espaces pour recréer des fonctions écologiques perdues. »
Concrètement, le projet prévoit le développement de récifs artificiels inspirés des structures naturelles (« nature design »), capables de servir de refuges, de zones de reproduction ou de nourriceries pour de nombreuses espèces. Là où la restauration passive consiste à supprimer les pressions exercées sur un milieu pour lui permettre de se régénérer, il s’agit ici d’intervenir directement pour recréer des habitats et certaines de leurs fonctions, explique Bertrand Wendling, « c’est ce que l’on appelle la restauration fonctionnelle ».
Transformer la contrainte en opportunité, en somme. « Puisque ces espaces seront demain occupés par des infrastructures industrielles, autant réfléchir à la manière dont ils pourraient aussi contribuer au fonctionnement des écosystèmes. »
Une approche qui fait encore débat. «Certains considèrent que créer une structure artificielle revient à modifier le milieu. Nous pensons au contraire qu’il est possible de restaurer des fonctions écologiques qui ont disparu depuis longtemps. »
Pour les pêcheurs, l’heure n’est donc plus à l’opposition de principe, mais à la démonstration. Celle que des solutions peuvent être imaginées, testées puis validées pour que la production d’énergie et les activités maritimes continuent, demain, à partager le même espace.