Marin-pêcheur depuis 2009 et aujourd’hui capitaine de l’André Leduc, Alexandre Fortin a appris son métier auprès de marins expérimentés avant de prendre, à son tour, les commandes. De la pêche côtière à la pêche hauturière, il a expérimenté deux façons d’exercer un même métier, avec leurs propres rythmes et contraintes. À bord comme sur TikTok, où il est suivi par plus de 167 000 personnes, il partage un savoir-faire qui le passionne, mais aussi la réalité d’un métier exigeant, encore méconnu, souvent fantasmé, qu’il aimerait voir mieux compris.
Pour Alexandre Fortin, la mer est rapidement devenue une évidence. Il embarque en 2009 et apprend le métier aux côtés de marins aguerris, dont certains ont connu les grandes campagnes de pêche à la morue à Terre-Neuve, à l’est du Canada, dans l’Atlantique Nord. « J’ai eu la chance de naviguer avec ceux que je considère comme les meilleurs, et il n’y a pas meilleure formation. » Tout est là : le geste, l’observation, l’expérience accumulée au fil des marées. Une école du réel, où l’on apprend autant de ceux qui savent que des situations auxquelles il faut savoir faire face.
Après une première expérience de la pêche hauturière, il découvre la pêche côtière à Boulogne-sur-Mer, qu’il pratique pendant deux ans. Une autre manière d’exercer le métier, avec des marées plus courtes et un retour à terre quotidien. À l’époque, ce choix répond d’abord à une envie très simple : rentrer chez lui tous les soirs.
Puis sa vie change, et avec elle son rapport au métier. Après une séparation, Alexandre reprend le large. Son armateur lui avait promis : « Quand tu regagneras la “grande pêche”, je t’accueillerai, car je sais que tu reviendras. » La suite lui donne raison. À son retour, Alexandre retrouve son ancienneté mais aussi le rythme qui lui convient, fait de longues périodes de navigation suivies de vrais temps à terre. Il retrouve surtout un employeur prêt à miser sur lui. De septembre 2016 à juin 2017, il part à Concarneau suivre une formation continue à temps plein, financée par l’armement. Un an d’école pour préparer la suite et se donner les moyens d’évoluer.
Près de dix ans plus tard, Alexandre navigue toujours pour le même armateur. Entre-temps, il est passé de matelot à second, puis à capitaine, en prenant les commandes de l’André Leduc en 2023. Un parcours qui ne met pas fin à son apprentissage « Même en tant que capitaine, j’apprends de mes marins. On apprend tous les jours. »
Cette progression dit aussi quelque chose de ce que la grande pêche peut offrir : des perspectives professionnelles et la possibilité de construire un parcours dans la durée, comme l’explique Alexandre : « à bord, on peut monter en compétence, changer de fonction, prendre du galon. » La rémunération compte, évidemment, mais elle n’est qu’une composante de ce qui peut faire l’attractivité du métier : les brevets que l’on passe, l’expérience que l’on acquiert, les responsabilités que l’on prend et les possibilités qui s’ouvrent au fil des années.
Pour Alexandre, son propre parcours et son ascension professionnelle en est la meilleure illustration : les années passées en mer, les formations suivies et la confiance de son armement lui ont permis de construire, étape après étape, son avenir professionnel.
À chaque pêche ses réalités
Cette expérience des deux pêches lui permet surtout de connaître de l’intérieur deux réalités que l’on oppose souvent et de mesurer à quel point la confrontation “petite pêche” et “grande pêche” peut être réductrice. Car on ne pêche pas nécessairement les mêmes espèces, ni avec les mêmes bateaux, ni avec les mêmes techniques.
En côtier, les marées sont plus courtes et les navires travaillent à proximité des côtes, avec des engins adaptés aux espèces et aux fonds rencontrés. Au large, les campagnes sont plus longues, les navires plus importants et le rayon d’action beaucoup plus vaste. Le chalutier sur lequel travaille Alexandre cible ainsi le lieu noir en mer du Nord, et il évolue dans un environnement et à une échelle très différents de ceux qu’il a connus à Boulogne-sur-Mer.
Ces différences ne dessinent pas pour autant deux métiers qui s’opposeraient. Elles correspondent à des environnements, des ressources et des réalités de travail différents qui imposent à chaque marin des gestes et des savoir-faire particuliers. Avec, au fond, une même exigence : connaître son environnement et composer avec ce que la mer permet.
Au large, un métier de précision et d’adaptation
Alexandre reste particulièrement attaché au métier du chalut, qu’il décrit comme très technique, presque comme un travail d’orfèvre. Il faut connaître les fonds, observer les déplacements du poisson, interpréter ce que la mer donne à voir et sans cesse ajuster ses choix. Une forme de chasse, selon lui, qui demande autant de précision que d’expérience.
À bord de ce chalutier de fond de 44 mètres, les marées durent généralement une dizaine de jours. Le rythme est soutenu pour les treize marins à bord : le chalut est remonté régulièrement, parfois toutes les six heures, avant d’être remis à l’eau. En tant que capitaine, Alexandre a la responsabilité des zones de pêche, de l’équipage, du matériel, de la sécurité et des imprévus. « C’est ça, le métier de pêcheur : on s’adapte tout le temps. » Une phrase qui résume peut-être mieux que toute autre la réalité de la pêche : savoir lire les conditions, ajuster ses décisions, accepter de ne jamais avoir complètement la main.
Faire monter la terre à bord
La mer réserve aussi des rencontres que peu de gens ont l’occasion de vivre. Un requin de cinq mètres, des cachalots aperçus au large, des scènes dont les marins deviennent les témoins privilégiés. « Il y en a qui paient des dizaines de milliers d’euros pour voir ça ; nous, on est payés pour être là. »
Mais derrière ces moments privilégiés, il y a aussi les tempêtes, la fatigue, les nuits courtes et l’éloignement. Une réalité qui, selon lui, reste difficile à comprendre lorsqu’on ne l’a jamais vécue.
C’est cette réalité, dans toute sa diversité, qu’Alexandre cherche aujourd’hui à faire découvrir sur TikTok. Pas question pour lui de devenir influenceur. Alexandre se montre peu. Ce qui l’intéresse, c’est de donner à voir et à comprendre tout ce qui fait la réalité du métier : le bateau et son fonctionnement, les gestes précis des marins-pêcheurs, les techniques de pêche, les espèces remontées à bord, mais aussi la vie de l’équipage au quotidien. Des images qui permettent à ceux qui ne mettront probablement jamais les pieds sur un chalutier d’entrevoir ce qui se passe au large.
Ses vidéos deviennent rapidement un moyen d’échanger avec un public qui connaît très peu le métier, parfois avec des idées reçues bien ancrées. Il répond aux questions, explique ses pratiques, montre son matériel et contextualise des images qui pourraient facilement être mal comprises.
La ressource est notamment au cœur de nombreuses interrogations. Alexandre observe les effets du réchauffement des eaux sur la présence des poissons dans certaines zones. Lorsque les espèces se déplacent, les pêcheurs doivent eux aussi revoir leurs habitudes. Un changement de zone, une nouvelle observation, une autre manière de travailler : la pêche impose de rester attentif à ce qui se passe sous la surface. Là où la pêche côtière et la pêche hauturière diffèrent, c’est donc aussi dans leur capacité à s’adapter à ces déplacements. Là où elles se rejoignent, c’est dans la nécessité permanente d’observer, de comprendre et d’ajuster les pratiques.
Préserver la ressource, transmettre le métier
Pour Alexandre, le marin-pêcheur n’est pas seulement celui qui prélève. Il est aussi celui qui observe, décide et mesure les conséquences de ses choix. Lorsque les poissons sont trop petits, il change de zone et leur laisse le temps de grandir et de se reproduire. Une manière, à son échelle, de défendre une certaine idée du métier. « Pêcher, c’est aussi protéger et responsabiliser les hommes. Moi, à mon échelle, je ne peux pas tout changer. Je peux simplement essayer de travailler proprement. »
Alexandre reste convaincu qu’il est possible de pratiquer en France une pêche durable, y compris face à une forte concurrence. À ses yeux, cela passe par l’observation de la ressource, l’adaptation permanente des pratiques et la responsabilité de chacun à bord.
Cette attention aux pratiques et à leur impact fait partie du savoir-faire qu’Alexandre cherche à transmettre. Car pour lui, expliquer la pêche, c’est aussi montrer les responsabilités qui l’accompagnent. Au-delà de la pédagogie, il y a l’envie de transmettre le métier et de susciter des vocations.
Alexandre constate aujourd’hui le manque de marins qualifiés et encourage les plus jeunes à embarquer, à se former et à passer leurs brevets. « Au début, on n’est pas à l’aise. Il faut persévérer, c’est la clé. »
Une façon pour lui de prolonger une chaîne de transmission dont il est désormais l’un des maillons. « J’ai un savoir-faire à transmettre, un savoir-faire que j’ai moi-même reçu de gens qui sont encore là ou qui ne le sont plus. Je rends à ma manière ce qu’on m’a donné. »