Avec le changement climatique, l’océan se modifie et se réchauffe et les conditions de vie des poissons se transforment. Dans certaines zones, ils peuvent avoir plus de mal à respirer ou à trouver suffisamment de nourriture. Certains se déplacent vers de nouvelles zones, d’autres descendent plus profondément, tandis que certaines espèces profitent de nouvelles conditions pour se développer. Mais toutes n’ont pas les mêmes capacités pour faire face aux changements de leur environnement. S’adapter, se déplacer… ou parfois disparaître : découvrons avec Aurore Receveur, chercheuse à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), les différentes stratégies des poissons face au changement climatique.
Certains poissons partent vers de nouvelles eaux
On entend souvent dire qu’avec le réchauffement climatique, les poissons « remontent vers le nord ». C’est vrai pour certaines espèces, mais la réalité est bien plus complexe !
Le bar et le rouget, par exemple, sont aujourd’hui présents jusque dans les eaux de la mer du Nord. Le poulpe est également plus présent dans le golfe de Gascogne. Sur les quelque 500 espèces étudiées par les scientifiques, certaines se déplacent vers le nord, mais d’autres prennent la direction du sud. Les poissons ne suivent pas tous la même route : ils cherchent avant tout les endroits où ils retrouvent les conditions dont ils ont besoin pour vivre. Les scientifiques parlent de « niche écologique » pour désigner l’ensemble des conditions dont une espèce a besoin pour vivre : température, oxygène, salinité, nourriture, habitat… Un poisson ne cherche donc pas simplement une eau « plus fraîche ». Il cherche un endroit où tout lui convient. Et changer de région ne suffit pas toujours. Encore faut-il y trouver suffisamment de nourriture et un habitat adapté ! C’est un peu comme déménager dans une nouvelle maison : il faut aussi avoir de quoi manger, un endroit où vivre et tout ce dont on a besoin au quotidien.
Le saviez-vous ?
65 kilomètres
C’est la distance moyenne parcourue vers le nord tous les dix ans par les espèces qui prennent cette direction. 65 kilomètres, c’est environ la distance que l’on parcourt en voiture en une heure sur une route départementale. Pour un poisson, cela signifie que son « quartier » se déplace petit à petit au fil des générations.
D’autres plongent vers les profondeurs
Pour retrouver des eaux plus fraîches, certains poissons descendent vers les profondeurs. C’est notamment le cas de la plie en mer du Nord, que les scientifiques ont observée de plus en plus loin des côtes et dans des eaux plus profondes. Mais en profondeur, il y a moins de lumière et la nourriture disponible n’est pas forcément la même. Pour s’installer dans leur nouvel habitat, les poissons doivent donc y retrouver tout ce dont ils ont besoin pour vivre, grandir et se nourrir.
Pour les savants en herbe
Ce phénomène est également étudié par le projet MAESTRO, auquel a participé Aurore Receveur. Les chercheurs ont analysé l’évolution de centaines d’espèces de poissons en Europe au cours des dernières décennies. Leur constat : en moyenne, les espèces étudiées vivent 18 mètres plus profond tous les dix ans. Dans certaines régions, descendre peut donc être une autre manière de retrouver des conditions favorables. D’autant que certains poissons ne peuvent pas aller partout. En Méditerranée, par exemple, impossible de fuir vers le nord : les côtes forment une barrière naturelle. Pour certaines espèces, descendre plus en profondeur peut donc devenir l’une des seules possibilités pour retrouver des conditions favorables.
Pour certains, la nouvelle température tombe à pic !
Certaines espèces au contraire apprécient une mer plus chaude. C’est le cas du crabe bleu en Méditerranée. Attention : ce crabe venu d’ailleurs n’est pas arrivé en Méditerranée à cause du changement climatique. Il y aurait été transporté accidentellement, notamment dans les eaux de ballast* des bateaux. Mais une fois arrivé, il a trouvé des conditions favorables à son développement.
Le réchauffement de l’océan ne signifie donc pas seulement que certaines espèces quittent un endroit où elles vivaient : il peut aussi permettre à d’autres espèces, déjà présentes ou nouvellement arrivées, de s’y développer davantage. Petit à petit, la carte des habitants de l’océan se redessine.
*eau transportée dans les réservoirs des grands bateaux pour les aider à rester stables. Elle est remplie dans un port puis rejetée ailleurs, et peut transporter avec elle de petites espèces marines.
Quand l’océan change trop vite, tous les poissons ne suivent pas
Les scientifiques du projet MAESTRO ont observé que dans les régions où l’eau se réchauffe rapidement, les petites espèces qui se reproduisent très vite peuvent être avantagées. Certaines peuvent même se reproduire dès l’âge d’un an et pondre beaucoup d’œufs, leurs générations se renouvellent donc rapidement, ce qui peut leur permettre de proliférer dans des environnements qui changent vite. A l’inverse, les espèces qui grandissent et se reproduisent plus lentement peuvent avoir davantage de difficultés.
Autre danger : les canicules marines. Comme sur terre, elles correspondent à des périodes pendant lesquelles la température de l’eau reste exceptionnellement élevée plusieurs jours de suite. Sous la mer, ces vagues de chaleur peuvent s’étendre sur des surfaces immenses.
Les œufs et les larves de poissons sont particulièrement fragiles. Trop jeunes pour partir à la recherche d’eaux plus fraîches, ils peuvent ne pas survivre à ces températures extrêmes. Une canicule marine peut tuer ainsi le recrutement d’une année entière pour certaines populations de poissons : ce n’est pas toute l’espèce qui disparaît, mais une génération peut être fortement touchée. Avec le changement climatique, ces épisodes risquent de devenir plus forts, plus fréquents et probablement plus précoces.
Et pour les marins-pêcheurs ?
Quand les poissons changent de territoire, les marins-pêcheurs doivent eux aussi s’adapter. Une espèce autrefois abondante peut devenir plus rare, tandis que de nouvelles peuvent apparaître dans leurs filets. Ces changements peuvent donc bouleverser leurs habitudes, mais aussi créer de nouvelles possibilités. En Méditerranée, par exemple, le crabe bleu pourrait devenir une nouvelle ressource : il est déjà pêché et consommé dans d’autres régions du monde. Mais les pêcheurs ont finalement assez peu de moyens d’action face au changement climatique : ils dépendent directement de la ressource et de l’évolution de leur environnement.
Pour mieux anticiper ces changements, Aurore Receveur insiste sur l’importance de faire travailler ensemble pêcheurs et scientifiques. Mieux comprendre comment évoluent les populations de poissons peut aider le monde de la pêche à s’adapter à l’océan de demain.
Les scientifiques peuvent aussi essayer d’imaginer ce que deviendra la carte des poissons dans plusieurs décennies. Pour MAESTRO, les chercheurs ont étudié environ 400 espèces et modélisé leurs aires de répartition dans le présent et dans le futur, jusqu’à 2100. Ces modèles ne permettent pas de savoir exactement ce qui se passera, mais ils donnent des indications précieuses sur les potentiels changements à venir.
Car poissons, pêcheurs et scientifiques font partie d’un même système. C’est l’idée du « One Health », ou « une seule santé » : la santé des humains, celle des animaux et celle de leur environnement sont étroitement liées.
Aurore Receveur le résume : « Tout est connecté. Nous dépendons de l’océan et de ses ressources pour nous nourrir, et lorsque les populations de poissons vont mal, cela a aussi des conséquences pour nous. Préserver les poissons et leur environnement, c’est donc aussi prendre soin de nous. »