Avec une zone économique exclusive de 11 millions km2, la deuxième du monde, la France pourrait sembler largement autosuffisante en poissons et produits de la mer. Pourtant, selon FranceAgriMer, près des deux tiers des poissons consommés dans l’Hexagone sont importés. Comment expliquer ce paradoxe ? Manque de ressources ? Choix de consommation ? Contraintes économiques ? Entretien avec Pascal Labarre, conseiller pour la filière des produits de la mer de la Chambre de Commerce et d’Industrie Littoral Hauts-de-France, qui fait le point sur les réalités d’un sujet au cœur de la souveraineté alimentaire et de la durabilité de la filière pêche française.
Que produit la France en termes de pêche et d’aquaculture ?
La France compte environ 6 200 navires de pêche professionnelle, opérant sur toutes les façades maritimes métropolitaines, dans les outre-mer, et également dans des zones lointaines comme l’Antarctique ou le large de l’Afrique. Ensemble, ils débarquent chaque année entre 500 000 et 600 000 tonnes de produits de la mer (FranceAgriMer). Les principales espèces pêchées par les navires français sont le thon tropical, le hareng, le merlu ou encore la sardine.
À côté de la pêche, l’aquaculture — c’est-à-dire l’élevage de poissons, coquillages ou crustacés — représente une part croissante de la production française (28% du volume et 49% de la valeur d’après FranceAgriMer en 2023), même si elle reste encore modeste comparée à d’autres pays européens. On y trouve surtout des huîtres, des moules, de la truite, du bar et de la daurade. Le potentiel de développement est réel, notamment sur les espèces méditerranéennes et les élevages en circuit fermé, mais il se heurte à des contraintes réglementaires, foncières et environnementales.
Quels poissons dans les assiettes françaises ?
La France produit bel et bien du poisson — et de très bonne qualité ! — mais pas forcément celui que les consommateurs et consommatrices recherchent le plus. Cette inadéquation entre la production et la demande explique en grande partie pourquoi notre consommation se concentre sur le poisson venu d’ailleurs.
Nos flottilles, qu’elles soient métropolitaines ou ultramarines, pêchent essentiellement des espèces locales : merlu, lieu noir, sardine, maquereau, anchois, cabillaud, sole, coquilles Saint-Jacques, ou encore langoustine. Des produits savoureux, souvent bien valorisés à l’étranger… mais parfois méconnus du grand public français.
La demande intérieure, elle, se concentre sur quelques espèces “stars” : le saumon, apprécié pour son goût ainsi que pour sa polyvalence, qui lui vaut le surnom de “cochon des mers”, ainsi que la crevette, les thons, le cabillaud et le colin d’Alaska. Or, ces espèces ne sont pas toutes disponibles dans nos eaux. Selon le Norway Seafood Council, de nombreux consommateurs pensent que le saumon est pêché en France. A tort, car il provient pourtant essentiellement de Norvège et d’Écosse ; les crevettes d’Équateur, d’Inde ou de Madagascar ; et le cabillaud du nord de l’Europe. Résultat : la France exporte une partie importante de ses poissons locaux, tout en important massivement ceux qu’elle ne produit pas et qui sont les pourtant les principales espèces consommées.
Quels facteurs influencent nos choix de consommation de poisson ?
Pourquoi préférons-nous consommer des poissons étrangers ? Nos habitudes alimentaires y sont pour beaucoup. Le poisson occupe une place importante dans les régimes perçus comme sains et les consommateurs français se tournent volontiers vers les produits qu’ils connaissent bien et qui sont faciles à cuisiner. Le saumon fumé, par exemple, est devenu un incontournable des repas festifs et du quotidien ; la crevette est associée à la convivialité et à la cuisine du monde. Ces espèces bénéficient d’une forte notoriété commerciale et d’un marketing international puissant, qui influencent durablement les comportements d’achat. Pascal Labarre cite notamment le comité de promotion norvégien, “champion du monde du marketing du poisson d’élevage et sauvage, qui a fait en sorte que le saumon soit en tête des ventes.”
Le prix joue aussi un rôle. Les espèces importées, souvent issues d’élevages à grande échelle, peuvent être moins chères que les poissons sauvages français, dont la pêche se fait parfois à plus petite échelle et se voit soumise à des contraintes strictes. “Le dilemme de l’importation n’est pas simple, parce qu’on est dans un marché de libre-échange, et parce que les distributeurs doivent aussi arbitrer leurs choix en tenant compte des questions de pouvoir d’achat des consommateurs”, abonde ainsi Pascal Labarre.
Enfin, l’offre en grandes surfaces, largement construite autour de produits standardisés, désarêtés et surgelés, favorise la présence de poissons venus d’ailleurs.
Quelles espèces françaises mériteraient d’être mieux connues ?
Elles sont nombreuses ! Les poissons bleus comme la sardine ou l’anchois sont riches en oméga-3 et excellents pour la santé cardiovasculaire. Les poissons blancs comme le merlu, le lieu jaune ou la julienne sont tendres, abordables et faciles à cuisiner. Les coquillages et crustacés issus des côtes françaises offrent une grande diversité gustative.
Pourtant, ces espèces souffrent parfois d’un déficit d’image : elles sont perçues comme trop ordinaires ou difficiles à préparer. Les acteurs de la filière travaillent à réhabiliter ces produits à travers des campagnes de communication, des recettes pédagogiques et des partenariats avec les chefs et restaurateurs. L’objectif : redonner envie de consommer français.
Serait-il possible d’atteindre l’autosuffisance en poissons ?
Pas totalement, du moins à court terme. Les stocks halieutiques disponibles dans nos eaux sont exploités de manière durable et encadrés par des quotas européens. Il n’est donc pas question d’augmenter massivement les captures. Pour Pascal Labarre, “les pêcheurs français défendent légitimement le principe de souveraineté alimentaire, mais croire que la production nationale peut, à elle seule, répondre à la demande en poissons est illusoire. »
L’objectif n’est pas de tout produire en France, mais de mieux faire correspondre notre consommation à notre production. En diversifiant les habitudes alimentaires, la France pourrait réduire significativement sa dépendance aux importations, tout en créant de la valeur et de l’emploi sur son territoire.
Quelles sont les conséquences économiques et environnementales de cette dépendance aux importations ?
Sur le plan économique, l’importation massive de produits étrangers pèse sur la balance commerciale et fragilise la compétitivité de certaines entreprises françaises. Les produits de la mer importés sont souvent transformés ou conditionnés à l’étranger, ce qui prive la filière nationale de valeur ajoutée et d’emplois.
Sur le plan environnemental, le transport des produits importés issus de pays tiers, et parfois depuis l’autre bout du monde, entraîne une empreinte carbone significative. De plus, certaines pêcheries étrangères ne respectent pas les mêmes standards que ceux imposés en Europe, que ce soit en matière de durabilité sociale ou environnementale, de traçabilité ou de suivi scientifique de la ressource.
Pour M. Labarre, « l’écart entre production et consommation crée des tensions économiques, mais cela fait partie du jeu du libre-échange. Chaque pays produit et exporte ce que d’autres consomment : les Britanniques expédient leurs bigorneaux en France, les Français importent du saumon ou des crevettes. L’enjeu n’est pas d’interdire, mais de mieux vendre : investir dans le marketing, valoriser les espèces locales et développer de nouveaux produits. » Mais aussi d’importer des produits dont les exigences sociales et environnementales sont aussi élevées que celles imposées à nos producteurs.
Le véritable enjeu réside donc dans une meilleure articulation entre production et consommation nationales, pour réduire les importations lointaines sans renoncer à la diversité des produits.
Comment faire évoluer les habitudes de consommation ?
Changer les comportements ne se décrète pas : cela passe par l’information et la pédagogie.
Les acteurs de la filière — pêcheurs, mareyeurs, transformateurs et distributeurs — se mobilisent déjà à travers des campagnes de sensibilisation, des labels d’origine ou encore des actions éducatives dans les écoles et les médias. “La volonté des pêcheurs, c’est de vendre mieux aujourd’hui qu’hier et mieux encore demain qu’aujourd’hui”, rapporte Pascal Labarre.
Les pouvoirs publics peuvent aussi agir, par exemple en favorisant les produits français dans la restauration collective (cantines, hôpitaux, administrations) ou en soutenant la recherche et l’innovation.
Mais la clé du changement repose sur une prise de conscience collective : manger du poisson français, c’est soutenir un modèle de pêche responsable, préserver les emplois côtiers et contribuer à la souveraineté alimentaire du pays.
Le paradoxe français entre production et consommation est un enjeu collectif pour la filière et pour les consommateurs. Il résulte d’un décalage historique entre nos ressources naturelles et nos achats, guidés par la disponibilité, le prix et le marketing. Une situation donnée, mais pas une fatalité. Pour y remédier, la solution passe par une meilleure valorisation des espèces françaises, une production innovante, durable et une sensibilisation accrue des consommateurs. La filière pêche française s’y emploie déjà, avec succès pour le thon par exemple. Avec la conviction qu’un poisson bien pêché et bien consommé, c’est une promesse d’avenir pour les mers, les emplois et les territoires.
Sources :
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FranceAgriMer – Nouvelles tendances de consommation des produits aquatiques
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FranceAgriMer – Chiffres-clés de la filière pêche et aquaculture
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Rapport du Parlement européen “Sustainability of fishery and aquaculture products” (2025)