Entre contraintes géographiques, nécessaire modernisation des infrastructures, lutte contre la pêche illicite et impératifs environnementaux, les professionnels de la pêche réunionnaise sont confrontés à de nombreux défis. Echange avec Tugdual Poirier, directeur de l’organisation de producteurs Cap Bourbon, société réunionnaise spécialisée dans la pêche à la légine et l’entreposage frigorifique.
La légine australe, fer de lance de la pêche à la Réunion
Les professionnels du secteur basés à la Réunion pêchent des espèces variées au large des côtes : du thon, de l’espadon, des dorades ou encore des marlins. Toutefois, la légine reste l’espèce la plus emblématique de la pêche réunionnaise. Une espèce dont la France est d’ailleurs le premier producteur au monde.
La légine, très prisée en Asie et plus particulièrement en Chine, se pêche essentiellement dans les eaux froides des TAAF, précisément dans les îles de Kerguelen et de Crozet, entre 500 et 2000 mètres de profondeur. Depuis l’île de la Réunion, il faut compter une semaine de navigation pour rejoindre ces deux zones et trois à cinq jours pour se rendre de l’une à l’autre. La pêche à la légine se fait au moyen de la palangre de fond, engin particulièrement sélectif et très résistant.
Si la légine est un poisson d’exception, elle fait aussi l’objet d’une règlementation particulièrement stricte, avec un taux admissible de capture (TAC) qui a été récemment réduit de 400 tonnes.
Si la légine est une belle vitrine pour la pêche réunionnaise, l’île est par ailleurs confrontée à des contraintes multiples qui compliquent nettement la tâche du secteur.

Un contexte qui n’est pas toujours propice à la pêche
Contrairement à l’opinion répandue, l’île de la Réunion n’est pas vraiment une terre de pêches.
« L’adage selon lequel la Réunion tourne le dos à la mer est assez juste », va même jusqu’à dire Tugdual Poirier, directeur de Cap Bourbon. Comment expliquer ce curieux paradoxe ? Tout d’abord, par une raison culturelle encore profondément ancrée : la Réunion est davantage tournée vers le monde agricole que vers l’univers de la pêche. La spécificité géologique de l’île n’est sans doute pas étrangère à cet état de fait. La Réunion est en effet une île volcanique entourée de fonds très profonds, ce qui a pour conséquence de limiter la pêche côtière.
Par ailleurs, les pêcheurs réunionnais doivent composer avec des contraintes spécifiques qui pèsent sur leur activité au quotidien. D’une part, l’île souffre de sérieuses difficultés en termes d’approvisionnement. Ce phénomène impacte principalement les professionnels de la pêche locale, qui ne parviennent que difficilement à s’approvisionner en appâts, lesquels représentent un coût important (en moyenne, le prix du kilo d’appâts s’élève à 7 euros). Si la pêche locale parvient à faire face à cette contrainte, c’est en grande partie grâce au concours de la grande pêche. « Chez Cap Bourbon, nous commandons des appâts en très grandes quantités. Notre navire part souvent en opération avec 50 tonnes d’appâts. Bien souvent, nous pouvons en mettre une partie à disposition de la pêche locale », précise Tugdual Poirier.
De façon plus globale, et ce malgré des efforts substantiels réalisés par les pouvoirs publics ces dernières années, les infrastructures réunionnaises sont moins modernes qu’en France hexagonale. « Les criées et les ports ne sont pas aussi bien équipés qu’en métropole. Certains ports ne sont plus accessibles lorsque le temps se dégrade, or il n’est pas rare que les conditions météorologiques soient difficiles sur l’île », relève Tugdual Poirier. Derrière les difficultés, il y a aussi de sérieux motifs d’espoir. La Réunion doit conserver le cap de l’optimisme et s’appuyer sur les francs succès obtenus ces dernières années, à commencer par la lutte de plus en plus efficace contre la pêche illégale.
Lutte contre la pêche illégale : des progrès significatifs
Longtemps, la Réunion a fait les frais de la pêche illégale. Au début des années 2000, nombreux sont les navires, pour la plupart en provenance d’Asie, qui viennent pêcher aux alentours de l’île, au mépris de la règlementation. Ces pratiques prennent une telle ampleur que les pouvoirs publics ne tardent pas à réagir et à durcir le ton.
Fort heureusement, la situation s’est considérablement améliorée. La surveillance par satellite a permis d’accroître de façon significative les contrôles et leur efficacité. Le reflux de la pêche illégale est également dû aux efforts des acteurs de la pêche réunionnaise eux-mêmes. C’est le cas de Cap Bourbon qui, depuis 2019, est gestionnaire de l’OSIRIS II pour le compte du GIE PLRH, fondé par les membres du Syndicat des armements réunionnais de palangriers congélateurs (SARPC). Cet ancien palangrier de 59 mètres est un patrouilleur assurant des missions de contrôle au sein de l’Océan Indien. « Ce n’est pas tout, puisque l’OSIRIS II permet également de réaliser des expéditions scientifiques », ajoute Tugdual Poirier.
Port Ouest, place forte de la pêche à la Réunion
Les navires les plus importants sont basés à Port Ouest, port historique de la Réunion mis en service en 1886. Le port accueille notamment une dizaine de bateaux d’une soixantaine de mètres qui, la plupart du temps, partent pour des opérations de pêche s’étalant sur plusieurs mois.
L’Europe et l’État français ont d’ailleurs investi plusieurs millions d’euros en 2022 pour renforcer la modernisation du port, afin d’optimiser les opérations de débarque et d’améliorer les conditions d’accueil des palangriers. Son allongement offre désormais deux postes à quai et facilite l’accueil d’autres navires (source : Rapport d’activité 2022, Grand Port Maritime de la Réunion).
L’OSIRIS II effectue également un contrôle de l’environnement marin. Une mission cruciale alors que le réchauffement climatique impacte de plus en plus les pêcheurs de la Réunion…
Les pêcheurs réunionnais à l’épreuve du réchauffement climatique
Le secteur de la pêche à la Réunion n’échappe pas aux conséquences du réchauffement climatique. « Depuis environ une dizaine d’années, nous constatons une nette évolution du côté de la légine. Cette espèce n’est plus au même endroit qu’auparavant et les tailles ont évolué », souligne Tugdual Poirier. La ressource se fait également plus rare en raison de la présence de prédateurs dans la même zone géographique que la légine. « Ces prédateurs, principalement des cachalots, ont également dû se déplacer en raison du réchauffement climatique », précise le directeur de Cap Bourbon.
Conscients de cette altération de la situation environnementale, les pêcheurs réunionnais ne sont pas en reste quand il s’agit de se mobiliser sur le sujet. C’est ainsi que Cap Bourbon prévoit l’installation d’un dispositif visant à réduire sa consommation de gasoil en dotant le Cap Kersaint, son palangrier dernière génération, d’une aile de kitesurf pour le tracter. Une première !
Dans le même état d’esprit, l’armement a entrepris de moderniser en profondeur son système de gestion des déchets via l’ensilage. Il s’agit concrètement de recycler les déchets dans une cuve via de l’acide formique. Les produits obtenus sont ensuite transformés en engrais ou en aliments pour animaux. « Nous sommes prêts à poursuivre les efforts sur le volet environnemental, tout en préservant l’équilibre socio-économique », conclut Tugdual Poirier, qui reste résolument optimiste quant à l’avenir de la pêche à la Réunion.