Second capitaine sur un thonier océanique depuis 2019, Claire Fournier évolue dans un univers exigeant, encore largement masculin. Sans héritage maritime, elle a construit sa carrière à force de persévérance, jusqu’à trouver sa place à bord d’un navire de 67 mètres. Entre campagnes de pêche, vie de famille et réflexion sur l’avenir de la filière, elle raconte son quotidien et nous livre son regard sur les enjeux de la pêche thonière.
Du rêve d’enfant au pont d’un thonier
À 35 ans, Claire Fournier a trouvé un équilibre précieux dans le monde exigeant de la pêche hauturière : huit semaines en mer, huit semaines à terre. Originaire de Picardie, sans attaches familiales avec le monde maritime, elle se destine pourtant très tôt à la navigation. Enfant, elle dévore des récits d’aventure et des biographies de marins, jusqu’à faire naître une évidence. “Dès 10 ans, je savais que je voulais faire ça. À 12 ans, j’ai commencé la voile et j’ai travaillé dur à l’école pour naviguer le plus vite possible. À 17 ans je rentrais à l’hydro”, raconte-t-elle.
Après des études à l’ENSM (Ecole Nationale Supérieure Maritime), c’est au fil de ses embarquements sur les navires océanographiques et d’échanges avec des collègues venus de la pêche que sa vocation se précise. La pêche côtière à la sole sera son premier terrain d’apprentissage, faute de place trouvée à la grande pêche. Lorsqu’on l’interroge sur les refus essuyés, elle est lucide sur les préjugés d’un milieu encore très masculin : en tant que femme, la barrière à l’entrée est plus élevée. Cependant faire carrière est loin d’être impossible. La preuve, en 2019 elle embarque sur un navire thonier de la Compagnie française du thon océanique (CFTO), devenant la première femme sur le pont, et gravit rapidement les échelons jusqu’au poste de second capitaine.
Si l’arrivée d’une femme sur un navire thonier pouvait faire craindre des tensions, Claire Fournier raconte que tout s’est rapidement normalisé. “Au début, certaines personnes n’étaient pas contentes mais c’était toujours une minorité. La plupart ont changé d’avis avec le temps. Aujourd’hui, c’est devenu naturel et je n’ai jamais eu de problème à bord. Je fais le travail comme tout le monde.“
La pêche au thon : intense mais équilibrée
Pour Claire, la pêche au thon est un métier à la fois physique et intense, mais paradoxalement plus confortable que la pêche côtière. “C’est plus physique, mais beaucoup moins rude. On n’a pas le froid et l’humidité constants. C’est une pêche de beau temps, avec des congés à côté, et du temps pour les projets à terre. Le rythme est singulier pour la pêche : deux mois en mer, deux mois à terre.” Les navires sont assez grands ; le sien atteint les 67 mètres. Sur une marée de deux mois, l’objectif est de faire le plein et le navire ne repasse parfois pas au port, ce qui implique de longues périodes en mer.
Son armement, la CFTO, est cependant à l’écoute de ses besoins de mère de famille et a donné à la jeune femme la possibilité d’effectuer un temps partiel avec deux campagnes annuelles de deux mois respectifs. Elle profite de cette flexibilité pour entreprendre avec sa famille un tour du monde en voilier – elle se confie pour ce portrait depuis les Canaries – tout en complétant ses revenus avec une activité de consultante digitale en freelance. La priorité reste cependant son métier de marin : la jeune femme va d’ailleurs se recentrer sur la machine pour ses prochaines campagnes en mer, afin de conserver la validité de ses brevets de mécanicienne, qu’elle affectionne particulièrement.
Le bateau vit au rythme du poisson
À bord du thonier, le travail est exigeant et précis. Toute la journée, l’équipage scrute l’horizon à la recherche des bancs de thons ou des dispositifs de concentration de poissons, utilisant sonars, radars et jumelles. Une fois le banc repéré, le filet l’entoure, se ferme par le bas, puis remonte progressivement. “Pendant la manœuvre, je suis à un poste clé, au pupitre, à la gestion de tous les treuils. Il faut concentration et sang-froid, une erreur peut avoir des conséquences graves pour les collègues”, explique Claire Fournier. Des moments intenses et exigeants : « Quand on trouve le poisson, il y a beaucoup d’émotions et d’adrénaline, surtout sur banc libre.” La décision de laisser partir le filet appartient alors au capitaine. “C’est beaucoup d’expérience pour savoir quand larguer afin d’encercler le banc correctement.” raconte-t-elle. ”En tant que second, je suis à côté, aux sonars, pour suivre la détection sur les appareils et fournir au patron toutes les informations nécessaires en temps réel.”
Le reste de sa mission à bord en tant que second capitaine consiste à prendre en charge tout ce qui entoure la pêche : “Je gère la sécurité, le médical, l’administratif, l’équipe… Tout ce qui permet au patron de se concentrer sur la stratégie et sur la pêche. Maintenant que je maîtrise bien mon travail, j’ai plus de temps pour apprendre et approfondir la stratégie de pêche, qui est vraiment le cœur du métier.” La femme marin-pêcheur souhaite évoluer pour atteindre un jour le rôle de capitaine.
Une pêche durable et lucide
Claire Fournier se montre très concernée par la préservation des ressources et pointe du doigt les jugements hâtifs que subit la profession. “La pêche française est l’une des plus surveillées et avancées. Supprimer cette filière reviendrait à remplacer du poisson français par du poisson d’élevage, très énergivore et consommateur en eau, ou issu de pays où la préservation de la ressource n’est pas un sujet”, explique-t-elle. De plus la conscience environnementale évolue : les jeunes générations de marins-pêcheurs, souvent venues d’horizons différents, en connaissent les enjeux et favorisent une transition progressive vers des pratiques toujours plus durables.
Elle plaide également pour un renforcement des partages de pratiques entre pêcheurs et scientifiques. A titre personnel, elle a rédigé un mémoire sur la technique de nage des thons, rassemblant observations à bord, informations de patrons et documentation scientifique. Un travail qui nourrit sa compréhension du comportement des poissons et enrichit les échanges stratégiques à bord.
Pour Claire Fournier, préserver le poisson, c’est aussi préserver les savoir-faire, les équipes et les vocations. Son parcours illustre une pêche moderne, exigeante et lucide, loin des clichés : une pêche fondée sur l’apprentissage continu, le partage des connaissances et la responsabilité individuelle à bord. Première femme à embarquer au pont à la grande pêche thonière, elle a trouvé sa place par la force de son travail et de sa persévérance. Entre ambitions professionnelles, vie de famille et réflexion sur l’avenir de la filière, elle trace un sillage inspirant : celui d’une génération de marins consciente des défis environnementaux mais profondément attachée à son métier.