Souvent présentée comme la principale responsable de l’évolution des stocks de poissons, la pêche n’est pourtant qu’une pièce d’un puzzle plus complexe. À travers l’exemple emblématique de la sole du golfe de Gascogne, les scientifiques montrent que le renouvellement des populations dépend aujourd’hui d’un ensemble de facteurs biologiques, environnementaux et climatiques qui interagissent entre eux. Éclairage avec Olivier Le Pape, enseignant-chercheur à l’Institut Agro Rennes-Angers, et un regard du terrain d’armateur à Arcachon, celui de Franck Lalande.
Une espèce discrète, un poids lourd économique
La sole pèse lourd dans l’économie de la pêche française : troisième espèce en valeur dans le golfe de Gascogne, un rang comparable en Manche. Elle représente une ressource essentielle pour de nombreuses flottilles. “Nous sommes à la tête du marché européen de la sole. La sole, c’est chez nous, dans le golfe de Gascogne.” affirme fièrement Franck Lalande.
Le cycle de vie de la sole est particulier. Elle vit sur l’ensemble du plateau continental, jusqu’à plus de 100 mètres de profondeur, et peut dépasser dix ans d’existence. Sa reproduction a lieu en hiver, au large. Les larves, qui ne ressemblent en rien aux adultes plats que l’on connaît, dérivent en pleine eau pendant environ deux mois avant de subir une métamorphose. Les jeunes soles rejoignent alors des nourriceries en zones côtières peu profondes, où elles passent entre un et deux ans, avant de gagner des eaux plus profondes, et de se reproduire à leur tour. Cette succession d’habitats rend la sole particulièrement sensible aux conditions environnementales tout au long de son cycle de vie.
Vingt ans de surexploitation, puis une gestion qui porte ses fruits
Jusqu’à la fin des années 2000, la sole a été surexploitée, comme la majorité des stocks européens. Pourtant, dès la fin des années 1980, les scientifiques savaient déjà que plusieurs stocks dépassaient les seuils soutenables. “Le problème n’était pas scientifique, mais politique” résume Olivier Le Pape.
Pour le chercheur, la sole constitue un cas d’école pour comprendre le rôle de la gestion des pêches. Des politiques de quotas ont été enclenchées pour réduire fortement la mortalité par pêche afin de permettre au stock de se reconstituer, parfois en pleine saison de pêche, ce qui a pu dérouter les professionnels. Olivier Le Pape se souvient de pêcheurs lui demandant pourquoi arrêter leur activité alors que les rendements restaient élevés et que la mer était apparemment pleine de soles. C’était pourtant précisément l’objectif : laisser davantage de poissons dans l’eau pour reconstituer une biomasse affaiblie et accepter une frustration de court terme pour retrouver un stock plus abondant à terme.
La réduction progressive de la mortalité par pêche et la mise en place de quotas plus adaptés ont porté leurs fruits en permettant aux adultes reproducteurs de redevenir plus nombreux. Logiquement, les scientifiques s’attendaient à observer une amélioration durable du stock.
Mais un autre phénomène est apparu autour de 2010 dans le golfe de Gascogne et un peu plus tard en Manche. “Nous avons vu la biomasse reproductrice augmenter alors que le recrutement continuait de diminuer. Cela montre que le problème ne venait plus uniquement de la pêche” indique le chercheur halieute. Autrement dit, davantage d’adultes ne signifiait plus automatiquement davantage de jeunes poissons. La cause devait être recherchée ailleurs.
Le paradoxe du recrutement : plus d'adultes, mais moins de jeunes
Contrairement à une idée reçue, un stock halieutique ne dépend pas uniquement du nombre de poissons adultes. Tout repose sur ce que les scientifiques appellent le recrutement : le nombre de jeunes poissons qui survivent à leurs premiers mois de vie et rejoignent ensuite la population adulte. Chez la sole, une femelle doit produire environ 100 000 œufs pour qu’un seul de ses descendants atteigne l’âge de la reproduction. Les premiers stades de vie constituent donc un véritable goulot d’étranglement. Une légère variation de la survie des larves, puis des premiers stades juvéniles, peut donc avoir des conséquences considérables sur la taille future du stock.
Olivier Le Pape fait une analogie avec la démographie humaine : moins de naissances aujourd’hui donne moins d’adultes dans quelques années. Sauf qu’ici, la baisse des naissances n’a rien à voir avec le nombre de géniteurs, mais avec un tout autre facteur, la survie des tout premiers stades de vie. Pourquoi ces jeunes poissons survivent moins qu’auparavant ? Une partie de la réponse se trouve dans les nourriceries, ces habitats côtiers indispensables aux premiers stades de leur développement.
Les nourriceries, un maillon invisible mais décisif
La température de l’eau modifie les cycles biologiques. Selon Olivier Le Pape, près de la moitié des espèces exploitées en France, représentant environ les deux tiers des débarquements, dépendent de ces habitats côtiers à un moment de leur cycle de vie : “Toutes les soles passent par les nourriceries. Si ces habitats se dégradent, c’est toute la capacité de renouvellement du stock qui diminue.” Dans le Golfe de Gascogne, les chercheurs ont démontré que les hivers plus pluvieux favorisaient le recrutement de la sole. Des débits plus importants apportaient davantage de nutriments vers les estuaires, enrichissant les nourriceries où grandissent les jeunes poissons.
L’exemple de l’estuaire de la Seine est particulièrement révélateur. Au fil des aménagements réalisés depuis le XIXe siècle pour en améliorer la navigabilité, une partie importante des habitats favorables aux jeunes poissons a disparu. Les travaux scientifiques estiment que si ces nourriceries avaient conservé leur état d’origine, la Manche Est disposerait aujourd’hui d’environ un tiers de biomasse supplémentaire et produirait 20% de captures durables en plus chaque année.
Les nourriceries ne racontent toutefois pas toute l’histoire. Les travaux du projet RELIEF montrent que les difficultés apparaissent encore plus tôt, dès la phase larvaire en pleine mer.
Financé par France Filière Pêche, ce projet a permis de compiler l’ensemble des données disponibles sur les nourriceries françaises et de déterminer que le phénomène se jouait aussi en mer, durant la phase larvaire puisque la baisse du nombre de juvéniles apparaît désormais dès que les jeunes soles arrivent dans les nourriceries. Les chercheurs avancent plusieurs hypothèses, sans pouvoir encore trancher : des changements des communautés de zooplancton dont se nourrissent les larves, un décalage temporel entre les larves et la présence de leurs proies. Le lien historique entre débit des fleuves, apports nutritifs aux estuaires et recrutement, longtemps très fiable pour expliquer les bonnes et les mauvaises années, ne suffit donc plus à expliquer les baisses récentes. Il continue de jouer, mais sur un nombre de larves devenu beaucoup plus faible qu’auparavant.
Du côté du terrain, Franck Lalande nuance toutefois la lecture d’une dégradation uniforme des stocks : “On constate une dégradation sur les zones côtières, mais on observe aussi une augmentation des stocks lorsqu’on pêche plus au large.” Il se demande si les modèles scientifiques sont toujours adaptés pour estimer la mortalité par pêche et les recrutements : “Peut-être qu’il faudrait développer un nouveau modèle, en parallèle de l’actuel, afin de vérifier si les calculs sont toujours justes”, suggère le pêcheur, s’interrogeant aussi sur d’éventuels déplacements des nourriceries que personne n’aurait encore identifiés.
L’armateur Franck Lalande résume la réalité des pêcheurs vécue en mer : “On fait face à trois problématiques qui se cumulent : la pression de la pêche, la pollution et le changement climatique. C’est un sacré cocktail.”
La pêche reste un levier essentiel
Constater que l’environnement joue un rôle croissant ne revient pas à minimiser celui de la pêche. Au contraire : les scientifiques rappellent que les quotas et les mesures de gestion restent indispensables. Des populations mieux gérées sont plus abondantes, plus diversifiées en âge, et donc plus résistantes aux aléas environnementaux. “Un stock correctement géré est toujours plus résistant aux changements de son environnement”, insiste Olivier Le Pape. Les exemples du merlu ou du thon rouge montrent d’ailleurs qu’une réduction de la pression de pêche peut permettre une reconstitution spectaculaire des populations, lorsque les conditions environnementales restent favorables.
Selon Franck Lalande, les pêcheurs doivent continuer leurs efforts, même si les baisses successives de quotas découragent les bonnes volontés. Il faut poursuivre le travail avec les scientifiques pour améliorer la collecte et l’analyse des données notamment concernant l’activité des fileyeurs.