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Judith Turpin, Soleidae, “J’ai envie de rendre le métier de marin-pêcheur sexy”

©Gauthier Lemeille

À la tête de Soleidae, entreprise familiale œuvrant entre mer et terre, Judith Turpin incarne une nouvelle génération d’acteurs de la pêche artisanale. Elle défend un modèle durable, transparent et humain, qui saute la case “criée” et propose aux restaurateurs et poissonniers du quart nord-ouest un circuit-court grâce aux pêches de David Turpin, son mari marin-pêcheur. De la vente directe à la valorisation des produits, le couple veut casser les clichés du pêcheur et de sa femme “rustres” et redonner ses lettres de noblesse à un métier que Judith Turpin décrit comme beau, brut et profondément vrai. 

Un couple uni par l’amour de la mer

Il y a encore quelques années, Judith Turpin était infirmière libérale. Aujourd’hui, à 32 ans, elle dirige Soleidae, une structure née d’une passion découverte sur le tard. “J’étais soignante, mais j’ai décidé de changer de vie après le confinement pour rejoindre la profession de mon mari, David, pêcheur depuis toujours”, explique-t-elle. Une reconversion radicale, mais surtout une révélation. En 2019, lorsqu’ils se sont mis ensemble, Judith Turpin n’était jamais montée sur un bateau, à l’exception d’un ferry. “Je suis tombée amoureuse de mon mari, mais aussi de la mer”, confie-t-elle. “J’ai voulu comprendre son univers, voir ce qui se passait vraiment à bord. Et plus j’en découvrais, plus je trouvais ce métier fascinant. 

 

David Turpin, 34 ans, lui, a la mer dans le sang. Fils de marin-pêcheur dunkerquois, il est devenu patron de pêche à 18 ans. Si son premier bateau, L’Augré, a fait naufrage, le marin n’a jamais renoncé. Il est rapidement reparti en mer à bord d’un caseyeur de bulots avant de racheter et restaurer avec sa femme, Le Fury, récemment revendu. David Turpin navigue depuis un an à bord du Fury 2.0, un fileyeur de 15 mètres de long spécialisé dans la sole, pouvant accueillir jusqu’à six marins.  

Soleidae : relier la mer et l’assiette

L’idée de Soleidae naît d’une incompréhension de Judith Turpin : “Je voyais mon mari partir en mer, vendre sa pêche à la criée sans jamais savoir ce qu’elle devenait. On lui imposait un prix, sans lien ni transparence sur le devenir de ses trouvailles. Je trouvais ça absurde.” Épicurienne, amoureuse du bon produit, la jeune femme décide de créer un pont entre pêcheurs et cuisiniers. Pas un simple étal sur le port, mais une marque moderne, premium, qui valorise la pêche artisanale et tisse un lien direct avec les poissonniers et les chefs. “Je voulais réinventer les codes, casser l’image de la poissonnière sur les quais. Soleidae, c’est la rencontre du bateau et de la gastronomie« , ajoute-t-elle.  

 

Concrètement, Judith Turpin rachète la pêche de son mari via sa société et fixe un prix juste avec lui, en fonction des conditions de pêche : “le prix ne sera pas le même si la pêche a été abondante par temps clair ou si les hommes ont pris la mer avec des creux de trois mètres”. Puis, elle trace chaque poisson du filet jusqu’à l’assiette. Les soles débarquées au Havre partent le lendemain vers Lille, Paris ou Deauville, dans des restaurants ou chez des poissonniers. “Je ne vends jamais la pêche d’il y a deux jours. Mes soles ont moins de 24 heures et ne sont jamais congelées. C’est ça, notre force : la fraîcheur et la transparence.”  

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« Le prix du poisson ne sera pas le même si la pêche a été abondante par temps clair ou si mes hommes ont pris la mer avec des creux de trois mètres »
JUDITH TURPIN
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© Gauthier Lemeille

Une aventurière du circuit court

Au début, Judith sillonne seule les routes du Nord dans son camion réfrigéré, un lot de soles à l’arrière. “Je me souviens de ma première tournée : 5 kilos de poisson, un peu de trac, et beaucoup d’espoir.” Elle décide de faire du porte-à-porte pour présenter son produit. Un jour, elle débarque à La Laiterie, restaurant gastronomique à Lambersart près de Lille : “j’ai dit au chef, “regardez la qualité, vous voulez goûter ?” Il a accepté tout de suite en observant la tête de notre poisson.” Le bouche-à-oreille a fait le reste. 

 

Soleidae séduit à présent une cinquantaine de clients réguliers — poissonniers, restaurateurs, chefs étoilés. “Ce n’est pas en restant dans ton canapé que tu réussis. Il faut aller sur le terrain, montrer ton produit et convaincre.”  

 

“Moi, je suis la terrienne de l’équipage,” explique Judith Turpin. “Lui ramène la mer, moi je la fais vivre à terre.” La jeune femme s’occupe de tout : la logistique, le calibrage, l’étiquetage, les livraisons à l’aube. “Je pars à 2 h du matin, comme David. Il sillonne la mer et moi la terre. On se retrouve sur le port à son retour entre 14h et 17h, parfois plus ; puis on débarque les captures et je prépare tout pour mes livraisons de la nuit à venir”.  Pas de week-end, pas d’horaires fixes. Le couple vit au rythme des marées et des coefficients. “Comme on travaille à l’art dormant (le filet), on dépend complètement de la marée. Si le courant est trop fort, impossible de poser les filets. On s’adapte.” Pendant les périodes d’arrêt, Judith Turpin gère la facturation, les commandes et les démarches administratives : “on est aussi chefs d’entreprise, il faut tout suivre, du prix du gasoil aux déclarations de pêche.” 

 

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« Moi, je suis la terrienne de l’équipage. Lui ramène la mer, moi je la fais vivre à terre. »
JUDITH TURPIN
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© Gauthier Lemeille

Une pêche responsable et lucide

Installés désormais en Normandie, Judith et David Turpin constatent les évolutions de la ressource. “À Dunkerque, dont nous étions originaires, la sole a disparu. Même avec vingt bandes de filets, on ne remontait presque rien. La ressource n’est plus la même.” Le couple a dû déménager pour poursuivre l’activité familiale. La durabilité n’est pas un slogan, mais une nécessité. “On rejette les poissons hors taille ou hors saison, les petites soles et autres, pour leur laisser le temps de grandir. Les mentalités ont changé.” 

 

Un engagement salué au-delà des quais. En mai dernier, Judith Turpin remporte le Trophée des Terroirs, une surprise. “Je ne pensais pas être finaliste. C’est un de mes chefs partenaires, Victor Berthe, qui m’a poussée à m’inscrire. Après trois ans de travail sans relâche, c’est une vraie reconnaissance de la qualité de notre pêcherie.” Pour elle, cette récompense n’est pas une fin, mais une étape : “c’est un espoir. Ça montre que notre modèle de pêche artisanale, exigeante et respectueuse, a du sens”, avant d’ajouter penser à d’éventuelles futures labellisations ou certifications pour confirmer la qualité de leur travail.   

 

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© Florian Dmrg

Casser les clichés de la pêche

S’il y a un combat qui anime Judith Turpin au quotidien, c’est bien celui de changer l’image du pêcheur. 
“Au journal télévisé, on voit toujours les pêcheurs en colère, en grève, ou pire, des trafics. Mais ça, c’est une infime minorité ! Les ports français sont remplis de bateaux magnifiques, tenus par des marins passionnés et courageux.” A travers son compte Instagram, où elle partage son quotidien et celui du Fury 2.0, elle veut montrer une autre réalité : celle du savoir-faire, de la précision, de la fierté d’un métier ancestral. “Je voulais rendre le métier de marin-pêcheur sexy”, s’amuse-t-elle. “Pas que pour nous, pour toute la profession. Quand je poste des photos ou des vidéos, je veux que les gens se disent “tiens, la pêche, c’est beau, c’est noble, c’est vivant.” 

 

Et sur terre, Judith Turpin soigne aussi chaque détail. Son camion noir, au lettrage doré, dénote sur les quais. “On peut être élégante, parler de beaux produits et rester fidèle au métier.” Pour elle, c’est aussi une manière de rendre hommage à ces hommes de mer souvent mal compris, “oui, ce sont des caractères, ils sont souvent bruts de décoffrage. Mais ce sont surtout des gars de cœur, passionnés, qui bossent dur et méritent le respect.” 

 

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© Gauthier Lemeille

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