Caméras embarquées, capteurs, données satellites, intelligence artificielle (IA)… une nouvelle génération de solutions technologiques, regroupées sous le terme de blue technology (« technologies bleues »), transforme le quotidien des marins. Leur objectif ? Concilier performance économique, durabilité des ressources marines et sécurité des professionnels en mer. Anne-France Mattlet, directrice d’Europêche Tuna Group décrypte les changements à l’œuvre pour les thoniers tropicaux européens.
Pourquoi investir dans ces outils ?
Les flottes européennes doivent répondre à une double exigence. D’un côté, préserver les stocks de thons, ressource précieuse mais fragile, encadrée par des quotas de capture stricts. De l’autre, satisfaire une demande croissante de transparence, que ce soit de la part des consommateurs ou des distributeurs, qui exigent des garanties en matière de traçabilité et de durabilité.
Pour répondre à ces enjeux, les armements investissent dans des systèmes de surveillance intelligente. Concrètement, il s’agit d’outils capables de collecter, transmettre et analyser des données en temps réel : capteurs mesurant la taille et la densité des bancs de poissons, caméras à bord pour contrôler les captures, logiciels d’IA pour optimiser les décisions en mer. Reliés à des satellites, ces dispositifs offrent une vision claire de ce qui se passe en mer, réduisent les approximations et les risques de surpêche.
Des innovations déjà à bord
Certaines solutions sont désormais opérationnelles et marquent un tournant pour la pêche au thon.
- Les bouées intelligentes, développées par Satlink, Marine Instruments ou Zunibal sont équipées d”échosondeurs capables d’estimer la quantité de poissons présente dans l’eau. Reliées par satellite, elles transmettent ces informations directement aux navires. L’IA les analyse ensuite pour indiquer aux équipages les zones les plus prometteuses, optimisant les campagnes de pêche.
- Le système d’ultra congélation d’APINA (« air-freezing system ») permet de congeler le poisson directement à bord à une température optimale, garantissant une meilleure qualité du produit et moins de gaspillage.
- La plateforme Pontos AI met l’intelligence artificielle au service de la surveillance des pêcheries, en aidant à identifier les captures accidentelles ou à vérifier le respect des quotas.
- L’OceanBox de Thalos, cette solution de connectivité maritime centralise et transmet toutes les données de navigation et de pêche en temps réel, assurant le suivi et la traçabilité des campagnes.
Ces technologies ont d’ores et déjà dépassé le stade de prototypes : elles sont testées, validées et progressivement déployées à bord des thoniers européens.
Des bénéfices réels pour la ressource... et pour la planète
L’un des avantages majeurs de ces innovations est la réduction des captures accidentelles. Les bouées intelligentes permettent d’éviter les zones où pourraient se trouver tortues, requins ou mammifères marins. L’IA permet aussi de mieux respecter les quotas fixés par les organisations régionales de gestion des pêches (ORGP). Comment ? En analysant automatiquement les captures via des caméras et modèles de reconnaissance d’espèces, et en surveillant les comportements des navires (notamment via VMS) pour détecter toute anomalie. Ces données en quasi-temps réel alimentent les gestionnaires de pêches, qui peuvent calibrer les quotas, adapter les fermetures temporaires ou redistribuer l’effort, garantissant ainsi une exploitation durable des stocks.
Ces outils favorisent également une pêche plus efficace et sélective : moins de temps passé en mer à chercher les bancs de thons, donc moins de carburant consommé et une empreinte carbone réduite. À long terme, cela signifie des économies pour les armements, mais aussi un cercle vertueux pour la planète.
Les marins au cœur de la transition
Reste un défi de taille : l’acceptabilité de ces technologies par les équipages. Pour certaines et certains, l’arrivée de capteurs, caméras et logiciels d’IA peut susciter une forme de réticence, par crainte d’une surveillance trop intrusive ou d’une complexité excessive. D’où la nécessité pour les armements de mettre en place des formations et effectuer un travail de pédagogie. L’objectif est de rassurer, en expliquant clairement que ces outils ne remplacent pas l’expertise des marins, mais permettent simplement de la compléter.
Un autre enjeu concerne la gestion des données : comment les stocker, qui peut y accéder, comment garantir leur confidentialité ? Là encore, la transparence est essentielle pour créer un climat de confiance. Il s’agit dès lors d’anticiper ces questions de propriété, d’accès et de confidentialité (notamment avec le RGPD), mais aussi d’intégrité et de sécurité des fichiers pour qu’ils puissent servir de preuves scientifiques ou réglementaires. Les institutions comme la FAO (2024) et la Commission européenne (2025) recommandent de définir dès le départ un cadre clair : finalités des données, durée de conservation, anonymisation, contrats de partage et standards techniques communs. Mal encadrées, ces données peuvent générer méfiance et rejet ; bien gérées, elles deviennent un atout collectif pour les marins. La gouvernance des données apparaît comme la clé pour donner confiance en la blue technology, faciliter son développement et son adoption et ainsi en faire un véritable levier de performance pour la filière.
L’Europe face à la concurrence internationale
Ces efforts technologiques répondent également à une réalité géopolitique : la concurrence mondiale. Face à certains pays où la pêche reste moins encadrée, parfois en marge des règles internationales, les flottes européennes misent sur la blue technology pour se différencier. Engagement RSE, labels de durabilité, traçabilité renforcée : ces investissements deviennent autant d’arguments pour se positionner en leaders d’une pêche responsable.
Dans un marché où les consommateurs plébiscitent les produits durables, cette stratégie technologique se transforme en avantage compétitif et en véritable levier commercial.
Un cap clair pour la filière
La blue technology apparaît ainsi non pas comme une mode passagère, mais comme une transformation de fond, qui accompagne la pêche professionnelle vers plus de durabilité, de transparence et d’efficacité. Les thoniers tropicaux européens montrent la voie : en combinant savoir-faire maritime et technologies intelligentes, ils prouvent qu’il est possible d’allier tradition et innovation.
À terme, cette mutation pourrait bénéficier à toute la filière : des marins mieux accompagnés, des ressources halieutiques mieux préservées, des consommateurs mieux informés. Et, surtout, une image renforcée de la pêche européenne sur la scène internationale.