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Quand la pêche embarque la technologie

©THALOS-Caméra OceanLive

Sonars nouvelle génération, caméras sous-marines, outils de connectivité, logiciels d’analyse ou encore intelligence artificielle : les technologies embarquées sont désormais pleinement intégrées aux navires de pêche. Loin de remplacer le savoir-faire des marins, elles l’augmentent et répondent à des besoins très concrets : mieux détecter les poissons, gagner du temps, sécuriser la navigation, limiter les captures non souhaitées ou encore suivre les opérations de pêche. Pour comprendre ce que ces outils changent concrètement à bord, regards croisés de Patrick Moelo, responsable coordination avant-vente chez Thalos, qui conçoit des solutions numériques pour les navires de pêche, et de Janvier Giordano, jeune professionnel de la pêche au thon rouge en Méditerranée.

De la paire de jumelle au sonar : voir plus loin et mieux sous la surface

À bord d’un thonier senneur, la technologie est d’abord une affaire de détection. “À l’époque, on détectait à la vue uniquement, aux yeux, aux jumelles”, raconte Janvier Giordano, second capitaine à bord d’un thonier sétois, issu d’une famille de pêcheurs depuis plusieurs générations. Aujourd’hui, les sonars permettent de repérer des bancs de poissons à plusieurs milliers de mètres, jusqu’à 5 000 ou 6 000. 

 

Pour autant, les jumelles n’ont pas disparu. Car un écran ne suffit pas à faire un pêcheur. “Le sonar est vraiment là pour compléter notre expertise”, explique Janvier Giordano.  Les conditions de mer peuvent limiter la portée des équipements électroniques et l’expérience du marin reste indispensable pour interpréter ce que montrent les écrans. Il faut donc savoir les interpréter, les confronter à ce que l’on observe et prendre une décision.

 

Cette complémentarité entre technologie et savoir-faire est au cœur de l’évolution du métier. Pour Patrick Moelo, responsable coordination avant-vente chez Thalos, les outils numériques “augmentent” l’expérience du pêcheur plutôt qu’ils ne la remplacent.

 

Le radar répond, lui, à un autre besoin essentiel : la sécurité. Dans une mer où le trafic maritime est important, il permet de détecter les navires et les obstacles à proximité et reste un équipement essentiel à la navigation.

 

Et les équipements sont de plus en plus performants. Janvier Giordano cite notamment un sonar de nouvelle génération, le Seapix, capable de représenter en trois dimensions la colonne d’eau. Il permet notamment de mieux estimer le nombre et la taille des poissons. Pour le thon rouge, cette précision peut faire une vraie différence car les poissons trop petits doivent être relâchés. Mieux les identifier permet donc d’éviter des opérations de pêche inutiles et de gagner du temps. “Avant, il fallait envoyer des plongeurs estimer la taille des poissons, ou passer au-dessus du banc, moteur débrayé, au risque de le voir se disperser. Aujourd’hui, on suit le banc sur le côté et on estime la taille en temps réel.”

Scale down
“À l’époque, on détectait à la vue uniquement, aux yeux, aux jumelles.”
Janvier giordano
Sonar VS Seapix
©Janvier Giordano, Seapix VS Sonar classique

Quand la donnée aide à mieux pêcher

Une fois le poisson détecté, les technologies embarquées continuent d’accompagner les opérations. L’exemple du thon rouge est encore une fois éloquent. Lorsqu’un banc est transféré du filet vers la cage, les poissons restent dans l’eau. Or, lorsque plusieurs centaines de poissons traversent simultanément la cage, le comptage manuel devient difficile.

C’est pour répondre à ce type de situation que des systèmes de suivi des opérations de pêche, comme OceanLive l’EMS (Système de surveillance électronique) développé par Thalos, associent caméras et logiciels d’analyse. Sur le dispositif utilisé à bord, deux caméras filment les opérations de pêche à des endroits précis selon le type de pêcherie. Le système permet ensuite d’estimer la taille des poissons et le tonnage avec des informations qui peuvent être transmises directement à terre. 

A bord des thoniers Giordano, l’usage des caméras est aussi plébiscité : “Quand vous avez 400 ou 500 poissons qui passent d’un coup, c’est plus compliqué pour l’humain”, explique Janvier Giordano. L’enjeu est à la fois opérationnel et réglementaire : disposer d’une estimation plus fiable des captures et faciliter leur déclaration et leur contrôle.

Chez Thalos, l’intelligence artificielle est également intégrée à ces systèmes. Elle peut notamment contribuer à détecter automatiquement les opérations de pêche ou à reconnaître certaines espèces. Des travaux sont actuellement menés avec l’organisation de producteurs Orthongel pour développer des outils de discrimination pour la taille des thonidés.

Les technologies embarquées ne servent pas seulement à observer ce qui se passe à bord. Elles permettent aussi de faire circuler davantage d’informations entre le navire et la terre. La connectivité satellitaire, intégrée dans la solution implémentée sur les navires, facilite la transmission de données, le suivi des opérations, mais aussi la maintenance ou le pilotage du navire. Elle ouvre surtout la voie à une utilisation plus fine des données recueillies en mer.

 

©THALOS Solution Analyse des operations 1
©THALOS-Solution OceanLive Analyse des opérations de pêche des thonidés

Des outils conçus avec les pêcheurs

Le développement de ces technologies passe par les retours des professionnels qui les utilisent : “Notre vecteur numéro un, c’est l’écoute de l’armement et des utilisateurs finaux, des pêcheurs”, souligne Patrick Moelo. Ce dernier le rappelle ; un outil n’a de sens que s’il répond à un problème réel. C’est aussi ce qui explique les différences de configuration d’un navire à l’autre : un système installé sur un grand thonier océanique n’aura pas nécessairement les même fonctionnalités sur un palangrier ou sur un navire de pêche côtière.

 

Les caméras, les capteurs, les logiciels et les services de connectivité doivent être adaptés au type de pêche et aux besoins de l’équipage. Cette personnalisation a un coût. Mais pour les professionnels interrogés, l’investissement doit être considéré au regard des économies potentielles : moins de temps perdu, moins de carburant consommé, moins de travail inutile et une meilleure efficacité globale des opérations. L’innovation se construit ainsi par des essais, des ajustements et des échanges avec ceux qui travaillent en mer.

 

Néanmoins, cette appropriation des technologies embarquées n’est pas toujours immédiate. Les équipements deviennent de plus en plus complexes et nécessitent une formation. Certains professionnels peuvent également être réticents face à des dispositifs comme les caméras, lorsqu’ils les perçoivent d’abord comme des outils de surveillance. Pour Patrick Moelo, l’enjeu est donc aussi d’expliquer leur finalité et leur utilité à bord.

 

Janvier Giordano, estime que l’appétence des pêcheurs pour la technologie tient d’abord à leur tempérament. “Le pêcheur est quelqu’un de très compétitif. Il va toujours chercher l’outil qui va lui permettre de pêcher mieux que son voisin.” Certains armements recrutent d’anciens ingénieurs de fabricants de sonars pour travailler à bord sur leurs appareils. La course à la technologie reste cependant à plusieurs vitesses.  “Il y a pas mal d’équipages où les patrons prennent de l’âge, et la technologie est plus compliquée pour eux. Certains font le choix de rester à l’ancienne, avec des outils qu’ils maîtrisent.” 

Le marin-pêcheur garde le dernier mot

Alors, jusqu’où ira cette transformation du métier ? La prochaine étape devrait se jouer notamment autour de la connectivité et de l’intelligence artificielle. Des communications plus performantes permettront de faire circuler davantage de données entre les navires et la terre, tandis que l’IA pourra progressivement automatiser ou rendre possible certaines tâches d’analyse. Les outils numériques peuvent ainsi accompagner le pêcheur dès la préparation de sa sortie. Thalos développe notamment des solutions qui croisent données océanographiques et météorologiques pour identifier des zones de pêche potentielles et aider les navires à optimiser leurs déplacements.

 

Mais pour les deux professionnels interrogés, la technologie doit rester au service du métier. “Une technologie qui ne nous apporte pas un avantage ne va pas nous intéresser,” rappelle le pêcheur. À bord, la décision repose toujours sur une combinaison entre données, observation et expérience. “Il faut toujours garder l’expérience de pêche et ne pas la remplacer par la technologie”, insiste Patrick Moelo. Une expérience qui, justement, ne s’apprend pas entièrement sur les bancs de l’école. “On n’apprend pas à se servir des sonars à l’école, à part le radar. Ça s’apprend en pêche, parce que l’utilisation dépend du métier”, explique Janvier Giordano, qui s’est lui-même formé auprès de son père. Il n’empêche : “aujourd’hui, beaucoup de bateaux n’arriveraient pas à pêcher sans sonar”. Pour sa génération, cette évolution pourrait même contribuer à renouveler l’image du métier et à attirer de futurs marins vers les postes de commandement, en faisant davantage connaître sa dimension technologique.

Du sonar aux caméras, de la donnée océanographique à l’intelligence artificielle, les innovations embarquées modifient concrètement la manière de travailler à bord. L’innovation embarquée n’a rien d’un gadget. Elle répond à des besoins concrets de performance, de sécurité et de durabilité, souvent exprimés par les pêcheurs eux-mêmes. Loin de l’image d’un métier figé, la pêche professionnelle se modernise continuellement. 

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